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Le génocide du Rwanda 1994 : les clefs de compréhension du génocide des Tutsi

Conférence de Jean-Pierre CHRETIEN et Marcel KABANDA organisée par le Maire de Bègles le 4 octobre 2013

D’avril à juillet 1994, est perpétré le troisième génocide du XXe siècle : celui des Tutsi du Rwanda. Selon l’ONU, au moins 800000 personnes y ont trouvé la mort en trois mois. A ce programme d’extermination des Tutsi se sont ajoutés des massacres des Hutu qui s’opposaient à cette horreur.

En même temps qu’il s’apprête à commémorer le 20ème anniversaire de cette crise majeure, le monde s’interroge sur les raisons de la faillite éthique et politique qui l’a rendue possible. Pour nous, il va être aussi l’occasion de nous interroger sur l’attitude de notre pays à cette époque.

Vingt ans après, que savons-nous et comment comprendre une telle logique de mort ? Il ne s’agit pas d’une fatalité ethnographique, mais d’une tragédie de notre temps jouée sur le mode d’un « travail » délibérément organisé par une classe politique suivant des méthodes modernes. Quels calculs et quelle idéologie peuvent expliquer la haine qui a déchiré une vieille nation africaine ? Quelle propagande a pu construire une image du Tutsi, (le voisin, le collègue, le parent même) pour en faire la victime désignée (homme, femme, enfant) des violences les plus atroces et transformer des citoyens ordinaires en meurtriers de la pire espèce ? Autant de questions auxquelles les historiens Marcel Kabanda et Jean-Pierre Chrétien, spécialistes de la région, chercheront à répondre.

 Cette conférence à deux voix ponctuée de pauses littéraires et suivie d’un débat :

  • Le génocide des Tutsi, une logique d’extermination : les faits et les acteurs.
  • Le produit d’une propagande et l’héritage d’une idéologie de races
  • Un projet politique extrémiste : le « Hutu power » et le bouc émissaire tutsi
  • L’inaction internationale : aveuglement ou complicités ? Prolongements négationnistes

Voici l’intervention de Marcel Kabanda : « Le génocide des Tutsi, une logique d’extermination : les faits et les acteurs ».

Au printemps de 1994, après six mois de piétinements dans l’application les accords d’Arusha signés en août 1993 par le gouvernement rwandais et le Front patriotique rwandais et censés reconstruire le pays sur un e base démocratique et sans discriminations, l’espoir de paix paraît très compromis. Les extrémistes voient dans ces accords une trahison inacceptable et le font savoir bruyamment. La communauté internationale s’impatiente. Le 6 avril 1994, le Président Habyarimana meurt dans l’attentat contre son avion.  Aussitôt, des barrières sont érigées dans la capitale, et rapidement aussi partout dans le pays. Le génocide commence, il durera trois mois et fera plus d’un million de morts. Sont visés les Tutsi dans leur ensemble et des Hutu de l’opposition identifiés à des « complices ».

Loin du cliché des atavismes tribaux ou de la sauvagerie naturelle supposée des sociétés africaines, le côté répétitif des massacres et le choix des cibles sont significatifs d’un massacre de masse savamment ordonné. Dans un premier temps, les autorités hutu démocrates (à commence par le Premier ministre Madame Uwilingiyimana) sont exécutées pour faire disparaître tout obstacle sur le chemin du groupe militaire et politique qui prend le pouvoir le 9 avril : sous l’intitule de « gouvernement des sauveurs » se cache à peine une équipe extrémiste. Par ailleurs le meurtre de dix Casques bleus belges entraîne le départ d’une grande partie de la force des Nations unies, la Minuar. Le champ était libre

A Kigali, les tueries débutent dès le 7 avril au matin : le couvent des Pères Jésuites est attaqué par un groupe de militaires qui forcent les portes des chambres. Un prêtre hutu est séparé du groupe et autorisé à quitter les lieux. Les autres sont tués, ainsi que cinq prêtres diocésains qui étaient de passage, puisqu’ils étaient Tutsi.  Deux jours plus tard, une scène similaire se joue à la paroisse de Gikondo, au centre d’un quartier où les milice du parti MRND les Interahamwe, font régner la terreur depuis février 1993. Des Tutsi, mais aussi des Hutu désorientés, s’y étaient réfugiés. Le 9 avril au matin, des militaires et des miliciens armés de machette investissent les lieux. Les réfugiés, rassemblés dans l’église, sont contraints à sortir et à présenter leur carte d’identité. Quand celle-ci porte la mention « hutu », ils sont invités à retourner chez eux. Les Tutsi, au contraire, sont massacrés sans distinction d’âge ou de sexe. Témoin de l’événement, un officier polonais de la MINUAR décrit ce massacre froid et horrible. Les militaires rwandais utilisent leurs fusils automatiques. A la machette, les miliciens entaillent les bouches, coupent les bras, les têtes, mutilent les parties génitales des hommes comme des femmes. Les cartes d’identités sont rassemblées dans un tas et brûlées. Les Tutsi doivent disparaître sans laisser de traces. Le lendemain, les Interahamwe reviennent achever des blessés cachés dans une chapelle[i]. La « guerre » qui commence ainsi est clairement un génocide

De fait tous les lieux et tous les milieux sont concernés. Dans les campagnes, la violence commence par des brouhahas, des jets de pierres sur les maisons des Tutsi, des hommes qui courent dans tous les sens, des incendies de maisons, des actes de pillage, des nouvelles ou des scènes de massacres.  Devant les enfants, les pères de familles sont tués tandis que les mères sont violées. Terrorisés, les Tutsi sortent de leurs maisons, cherchent refuge chez des voisins qui refusent de leur ouvrir la ou n’acceptent de garder sous leur toit les fugitifs que pour quelques jours, parfois quelques heures. En quelques jours, les Tutsi vont se retrouver dans des lieux de refuge où ils ont été piégés et massacrés en masse.

Le génocide des Tutsi a étonné le monde par la vitesse de production du meurtre. Plus d’un million de femmes et d’hommes ont été tués en moins de trois mois. Mais il y a d’autres éléments pour apprécier cette performance. Dans ce pays rural à plus de 90%, dont l'habitat est dispersé (des "collines" sans villages), les Tutsi habitaient avec les Hutu et sur la totalité du territoire. Leur extermination supposait de les identifier, de les extraire des collines, de les empêcher de sortir du territoire et de les rendre « disponibles » au meurtre de masse en les regroupant. Une stratégie alliant la terreur et le mensonge a conduit les Tutsi à se regrouper. Sous le prétexte de mieux les protéger, les Tutsi sont incités à se réfugier dans des lieux publics (écoles, dispensaires, églises, stades…). Sur les appels lancés très tôt par la RTLM, les frontières ont été fermées. Sur les routes, les milices avaient érigé les barrières et contrôlaient les passants par le moyen de la carte d’identité. Encouragés par les responsables de l’administration locale, munis de maigres provisions, nombre de Tutsi ont atterri par familles entières dans des lieux où ils ont été totalement décimés, permettant ainsi aux tueurs de réaliser les conditions d’un massacre de masse. Comme disait un bourgmestre de la préfecture de Butare, en prenant une image des travaux agricoles : Ujya gutwika urwiri ararwegeranya, littéralement : « pour lutter contre le chiendent, tu l’extrais de la terre et tu le brûles ».

Cette séquence qui rappelle l’extermination des Juifs d’Europe telle qu’elle est décrite par Hillberg, a été partout reproduite. 

Un exemple dans une bourgade proche de Kibuye, à l’ouest du pays : le maire a rassemblé les réfugiés Tutsi dans la salle polyvalente de la mairie. Les lieux sont gardés par des gendarmes dépêchés du chef-lieu de la préfecture (Kibuye). C’est rassurant. Le dimanche 10 avril, le maire tente de convaincre le curé de la paroisse voisine de lui envoyer les Tutsi qu’il a accueillis au presbytère, sous le prétexte de leur assurer une meilleure protection. Comme s’ils survenaient de nulle part, les miliciens attaquent la mairie le lendemain au matin. Sous les yeux du maire et des gendarmes qui restent l’armée au pied, ils sortent l’officier de police Tutsi du véhicule des gendarmes et l’égorgent. Le signal est donné. Ils arrosent la salle polyvalente d’essence et y mettent le feu. Ils investissent le centre de santé, identifient les Tutsi, sans ménagement ils sortent de leurs lits et les massacrent. Quelques jours plus tard en effet, sur le conseil du préfet et du maire, à bord d’un minibus en location, les réfugiés du presbytère sont conduits à Kibuye.

A Kibuye même, le témoignage du médecin allemand Wolfgang Blam est accablant sur la responsabilité de cadres locaux de l’administration dans le regroupement et la mise à mort des Tutsi.  Le 12 avril, explique-t-il, le téléphone est coupé, une dizaine de milliers de réfugiés, refoulés de la campagne par des miliciens se retrouvent dans le stade de football, à la paroisse et à l'hôpital. Le 15 avril la moitié des habitants de deux quartiers sont tués,. Les 19 et 20 avril, grenades et rafales d’armes à feu ouvrent la tuerie des 5 000 personnes entassées sur le stade. Un médecin, responsable « régional » de la santé, mais aussi leader des miliciens, explique que « cette masse d'opposants et de sympathisants des rebelles devait être vue comme un danger pour la population de la ville ». En quelques jours presque tous les Tutsi de Kibuye sont éliminés, soit 20% de la population locale. A la fin de mai tout était normal : l'ordre régnait à Kibuye[1].

Le 10 avril 1994, un millier de Tutsi terrorisés se réfugient dans l’église paroissiale de Kibeho. Ils y sont sous la protection dérisoire d’un prêtre. Ils essuient une première attaque le 13 avril. A coup de pierres, mais au prix de quelque 200 morts, ils parviennent à la repousser. Le lendemain, la résistance de ces « ennemis » retranchés dans l’église est brisée par l’intervention des militaires. Le 14 avril, sous la conduite du bourgmestre, les Interahamwe, revêtus de feuilles de bananiers, parure d’une danse agricole traditionnelle et symbole de la « race paysanne des Bantous défricheurs », achèvent le « travail » suivant le scénario habituel. Les survivants sont brûlés vifs dans l’église le 15 avril.

Dans les lieux de regroupement, le scénario toujours le même. Dans un premier temps, on fait semblant de les rassurer de les rassurer. L’accès est ouvert, quelques gendarmes ou policiers en armes sont présents sur les lieux. Les réfugiés peuvent s’approvisionner en eau et en aliments. Peu à peu les conditions se durcissent. Les sorties sont interdites. Les conduits d’approvisionnement en eau sont coupés. Les plus faibles, surtout les enfants et les personnes âgées commencent à mourir de déshydratation. Peu à peu, même les plus valides s’épuisent. C’est à ce moment que les miliciens surgissent de nulle part. Armés de machettes et de massues, ils encadrent les lieux et prennent le contrôle des issues. Les militaires ou les gendarmes lancent des gaz lacrymogènes et des grenades ou tirent sur la foule. A l’intérieur, on imagine l’affolement et les bousculades. Comme des mouches, les gens meurent, atteints par les balles, les éclats de grenades ou piétinés. Ceux qui tentent de sortir sont interceptés par les miliciens qui les massacrent à la massue et à la machette. En fonction du nombre de femmes et d’hommes à tuer, la fusillade peut durer quelques heures. Et lorsqu’enfin les militaires s’arrêtent de tirer, les miliciens prennent le relais, pénètrent dans l’église ou dans le stade transformés en boucherie. A la massue ou à la machette, ils donnent le coup de grâce aux blessés. Puis, après avoir détroussés les morts, ils se retirent, laissant la place aux corbeaux et aux camions des services des Travaux publics chargés de d’évacuer les corps et de les acheminer vers les fosses communes.

Dans certains cas, la volonté d’extermination à la machette et le désir d’écrasement au moyen de la massue se sont accompagnés d’une exceptionnelle cruauté allant jusqu’à écraser les bébés sur les murs des maisons devant leurs mamans. On y retrouve aussi une singulière obsession à humilier et à déshumaniser les victimes. Elles devaient être convaincues qu’elles ne sont rien d’autres que des cafards, ne valant rien, qu’ils ne font pas partie de l’humanité. Du coup, il n’était pas seulement aisé de les tuer, mais les tueurs s’assuraient que les survivants perdaient toute leur fierté. Les actes d’humiliation ont particulièrement touché les jeunes filles et les femmes Tutsi.

Le génocide des Tutsi a été marqué par un nombre impressionnant de viols. Le corps de la femme a été transformé en véritable champ de bataille. Parmi les armes, le sexe, la baïonnette et parfois les tessons de bouteilles. Les témoignages font état de viols collectifs et publics et de mutilations sexuelles. Sous le prétexte de les sauver de la mort, des hommes ont contraint des mères à leur confier leurs filles qu’ils ont transformées en esclaves sexuels. Après des semaines de souffrances, certaines ont été tuées. Les survivantes sont des personnes complètement détruites. Les unes sont handicapées par des blessures mal soignées, les autres élèvent des enfants nés du viol. On mesure toute la difficulté de la reconstruction, l’injure que constitue le dénie, le défi du vivre ensemble au Rwanda.

Contrairement à ce que le gouvernement de l’époque voulait faire croire, les massacres ne relèvent donc ni d’une « colère populaire spontanée », que des voyous auraient fait dégénérer, ni d’un réflexe « tribal » fondé sur une haine pluriséculaire. Ils s’inscrivent dans une politique délibérée et dûment organisée. Il est également clair qu’en dépit de la propagande, il ne s’agit pas d’une guerre contre les combattants du FPR. Il s’agit de tuer massivement les Tutsi, les bébés y compris. Des dizaines de milliers de personnes sont ainsi massacrées en quelques jours : 20 000 à la paroisse de Cyahinda, 35 à 40 000 à Karama (en préfecture de Butare). À Ntarama, à Nyamata, à Rukara, à Zaza (à l'est de Kigali), on a pu voir en mai 1994 ces milliers de corps joncher le sol, atteints à la tête, au cou, aux chevilles, aux bras. À Nyamata, entre le lundi 11 avril et le samedi 14 mai, environ 50 000 Tutsi, sur une population d’environ 59000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9h30 à 16 heures. Les tueurs participent à de véritables battues dont les gibiers sont les « cafards », un "travail" bien fait que l'on revient parachever le matin s'il n'est pas terminé le soir[2]. Publiquement, les organisateurs des massacres parlent d’une « guerre finale », Intambara rurangiza , ils rêvent d’un jour où il n’y aura pas de Tutsi au Rwanda. Ils l’appellent l’Aurore (comme « l’Aube dorée » des néo-nazis grecs) !

Les animateurs de cette campagne d’extermination sont parfaitement conscients de ce qu’ils font. En lieu et place d’une colère spontanée, c’est un souci d’occultation qui affleure. Le déni et la justification se mêlent dans les émissions de la RTLM., rappelant le mot de Himmler, sur cette « page glorieuse de notre histoire n’a jamais été écrite et ne le sera jamais ». Le déni du génocide a accompagné sa réalisation. Pour réagir aux accusations internationales, la RTLM explique que c’est le FPR  qui pratique un « génocide », thème qui sera ensuite repris par le courant négationniste.

Les émissions de la RTLM ne laissent aucun doute sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un chaos Il fallait viser « les hommes au joli petit nez et le casser ». Cette sélection atteint un degré d’horreur inégal – et significatif -  pour les couples mixtes, qui étaient extrêmement nombreux. Dans son enquête le chercheur américain Scott Straus montre que plus des deux-tiers des tueurs avaient des Tutsi dans leur famille par le jeu des alliances[3]. L’option politico-idéologique a donc été plus forte que les solidarités familiales et ne relève pas d’une solidarité ethnique basique. Les enfants de mère hutu ont été massacrés parce que leur père était Tutsi. Ceci dément l’image faussement naïve selon laquelle les mariages mixtes ont généré des positions « équilibrées » où l’on aurait à gérer des victimes « dans les deux camps » parmi ses proches. Le génocide a plutôt suscité des situations tragiques où des victimes et des bourreaux cohabitent dans une même famille.

Il faut insister sur le fait que ce ne sont pas « les Hutu » qui ont tué « les Tutsi », mais, comme nous allons le voir dans les exposés qui vont suivre, une machine politique extrémiste qui avait choisi de faire des Rwandais étiquetés comme Tutsi le bouc émissaire de toutes les difficultés rencontrées par le pays.

Pour aller plus loin, lire "Avril à Juin 1994, trois mois du génocide", cliquez ICI

 



[1] W. Blam, « Témoignage à Kibuye. Le génocide comme instrument politique ‘moderne’ », traduction, in J.-P. Chrétien, Le défi de l’ethnisme. Rwanda et Burundi : 1990-1996, Paris, Karthala, 1997, pp. 101-121.

[2] J. Hatzfeld, Une saison de machettes,, Paris, Le Seuil, 2003.

[3] S. Straus, The Order of Genocide. Race Power and War in Rwanda, Ithaca, Cornell University Press, 2006, p. 128.


[i] Major Maczka,, in  L. Melvern, Complicités de génocide. Comment le monde a trahi le Rwanda, Karthala,.2010,  233.