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Histoire du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 (Marcel Kabanda)

 Souvenons-nous du génocide des Tutsi

En l’espace de vingt ans, l’histoire du génocide des tutsi du Rwanda a fait l’objet de plusieurs études et de nombreuses publications d’essais et de fictions, de création artistique et cinématographique. La recherche est néanmoins loin d’être terminée. Plusieurs fonds d’archives sont encore inaccessibles. Nombre de rescapés n’ont pas encore raconté leur histoire. Aucun génocide n’est compréhensible et pas un seul ne devrait l’être. Mais dans le cas du Rwanda, ce qui intrigue et rend problématique toute réconciliation, est la double proximité entre les bourreaux et les victimes. Dans l’espace, ce sont des voisins qui ont tué ou livré aux tueurs d’autres voisins. Les rwandais avaient une carte d’identité mais pour identifier, sur toutes les collines, celles et ceux qui portaient une carte d’identité tutsi ainsi que leurs enfants en bas âge, la collaboration des voisins a été déterminante. Sur le plan culturel, la distinction entre Hutu et Tutsi est sans fondement. Ils parlent tous la même langue et prient de la même manière les mêmes divinités. Si les mots « Hutu » et « Tutsi » sont bien rwandais, on retrouve aussi les deux catégories dans un même clan, une réalité aussi bien rwandaise.

Les origines du génocide 

C’est par le regard des européens qui à la fin du XIXè siècle que la société rwandaise s’est trouvée scindée en deux races, celle des vrais nègres et majoritaires, les Hutu et celle des « faux » nègres, une minorité d’envahisseurs d’ascendance hamitique venue du Caucase, les Tutsi. Alors qu’elle est d’abord posée comme une hypothèse, l’origine extra-africaine des Tutsi a pris la forme d’une réalité historique par la pratique des missionnaires et de l’administration coloniale belge qui ont cru devoir s’appuyer sur leur supériorité supposée sur les Hutu pour évangéliser et diriger le pays. Deux observations à ce sujet. Premièrement, seule une infime minorité de Tutsi a eu accès à l’école des missions et associé à l’exercice de l’autorité de l’administration de la colonie. Deuxièmement, si l’élite tutsi de création coloniale n’a pas eu l’intelligence de remettre en cause le mythe de leur origine hamitique, on peut comprendre que les Hutu considérés alors comme de vrais nègres avec ce que tout cela impliquait dans l’imagerie occidentale, d’infériorité psychique et d’incapacité intellectuelle, aient légitimement nourri un immense sentiment de frustration. Les européens avaient tordu l’histoire du Rwanda, les Rwandais n’ont pas cherché à la redresser. Fétichisation de l’écrit ou de la parole du blanc ? Opportunisme politique ? Dans les années 1957, le vent de la revendication des indépendances atteint le pays des mille collines portée par la roi du Rwanda et l’élite Tutsi. Le pays est agité par des débats parfois musclés sur les projets d’avenir du royaume. On assista à la résurgence du discours colonial sur le mythe d’une colonisation « hamitique » imposée à un « peuple bantou ». La conclusion s’imposait : la décolonisation devait se dérouler en deux phases, l’occupant hamite devant partir avant le colon blanc. Avec la complicité d’une église catholique agissant au nom de l’idéal de la justice sociale, les leaders de la cause d’un peuple bantou opprimé allaient déclencher une révolution sociale qui très vite prit l’allure d’un nettoyage ethnique. Elle n’a pas seulement visé le régime et ses serviteurs. L’exil du roi et la destitution des chefs de territoires a été accompagné par l’incendie des maisons des Tutsi de toutes les conditions, le pillage de leurs biens, les atteintes corporelles ayant, dans plusieurs centaines de cas, entraîné la mort. Nombre de Tutsi prirent le chemin de l’exil, d’autres, sous le prétexte que leur présence sur les collines était de nature à troubler l’ordre public, furent relégués dans la région insalubre du Bugesera.

Dès 1959, commencent des massacres de Tutsi

Le régime issu de la révolution de 1959 n’a pas tardé à confirmer la nature raciale de son fondement idéologique. A cet égard, deux épisodes méritent d’être rappelés. En décembre 1963, en réaction à un retour armé de quelques réfugiés, plusieurs centaines de Tutsi, femmes et hommes, sont massacrés sans distinction de conditions sociales et d’âge. Radio Vatican parla du plus terrible génocide systématique au cœur de l’Afrique depuis le génocide des Juifs. Le philosophe, mathématicien et prix Nobel, Bertrand Roussel dénonça « le massacre d’hommes le plus horrible et le plus systémique auquel il ait été donné d’assister depuis l’extermination des Juifs par les nazis en Europe. Une dizaine d’années plus tard, en 1973, la chasse aux Tutsi prit principalement pour cible les jeunes des établissements scolaires secondaires, les agents de l’Etat et les employés du secteur privé. L’événement provoqua un deuxième flot de réfugiés et accentua la marginalisation des Tutsi au Rwanda. De fait, en dépit du slogan de la politique de paix et d’unité, le régime issu du renversement du Président Kayibanda par un coup d’Etat militaire dirigé par son ministre de la Défense, le Général Major Habyarimana maintint et renforça les mesures de contrôle des Tutsi dans la société. Sous le prétexte de promouvoir la justice sociale, la deuxième république a veillé plus que la première à l’application de la mesure dite d’équilibre ethnique avec pour conséquence une limitation stricte des entrées des Tutsi à l’école secondaire, à l’enseignement supérieur et aux emplois, tant dans le secteur public que privé. Préoccupée uniquement de rendre le pays à ses propriétaires supposés, les Hutu, la révolution sociale de 1959 n’avait abouti qu’à remplacer une société de classe et d’inégalité par une autre.

La propagande anti-Tutsi

En 1991, le régime du Président de Habyarimana est secoué de toutes parts. A l’extérieur, les Tutsi condamnés depuis plus de trente ans à l’exil revendiquent le droit de revenir dans la patrie de leurs pères. A l’intérieur du pays, une large partie de l’élite hutu réclame l’ouverture politique, la fin du parti unique et de toute forme de discrimination. Sous la double pression de la guerre et de la rue, le régime de du Président Habyarimana entame de paix avec les rebelles et promulgue une constitution multipartiste. Parallèlement cependant, il lance en sous mains une propagande ouvertement raciste visant à mobiliser les Hutu contre leurs compatriotes Tutsi. Ceux-ci sont accusés de tous les maux : accaparement des finances et du commerce, monopole de l’école et de l’emploi. Deux médias ont joué un rôle déterminant dans cette campagne de stigmatisation et de diabolisation des tutsi, le périodique Kangura (mai 1990 à mars 1994) et la Radiotélévision libre des mille collines (RTLM (juillet 1993 à juillet 1994). A coups de clichés et de pseudo révélations de complots impliquant les Tutsi, une propagande féroce s’efforça d’accréditer l’image du Tutsi ennemi de l’intérieur et de l’extérieur, et de convaincre les Hutu que l’extermination des Tutsi était la condition de la vie, de la liberté et de la prospérité au Rwanda.

Le 7 avril 1994 marque le début de trois mois d’une violence sans précédent

Le 7 avril 1994, après six mois de piétinements dans l’application des accords d’Arusha signés en août 1993 par le gouvernement rwandais et le Front patriotique rwandais, l’espoir de paix paraît très compromis. Les extrémistes voient dans ces accords une trahison inacceptable et le font savoir bruyamment. La communauté internationale s’impatiente mais manque de réagir. Le 6 avril 1994, le Président Habyarimana meurt dans l’attentat contre son avion. En bon ordre, les étrangers se retirent sous la protection des militaires et à bord d’avions dépêchés par leurs pays respectifs. Traumatisés par la mort de dix casques bleu belges assassinés le 7 avril au matin, les soldats que les Nations Unies avaient mis à la disposition du Rwanda pour aider à la mise en œuvre des Accords de paix, replient soigneusement leurs armes et évacuent un pays devenu l’enfer sur terre. Loin des regards, les sous la coordination des administrations territoriales et avec l’appui des forces de sécurité, les milices Interahamwe érigent des barrières. Armées d’armes à feu, d’arcs, de flèches, de grenades et de machettes, elles mettent le pays en coupe réglée, pillant, violant et tuant. La saison des machettes durera trois mois. Pour donner le cœur à l’ouvrage et rationnaliser l’absurdité des meurtres, une station de radio, la RTLM, est à la manœuvre. Animée par des journalistes professionnels, cette station dont l’appartenance au régime de Habyarimana est confirmée par les listes des actionnaires, a l’avantage nous aider à donner un qualificatif au printemps 94 rwandais. La cible des tueries est choisie en fonction de critère physique, « Regardez donc une personne et voyez sa taille et son apparence physique (uko asa), regardez seulement son joli petit nez et ensuite cassez-le ». Il s’agit donc bien des Tutsi qui sont visés par la campagne de meurtres. L’objectif de leur extermination est aussi clairement assumé et revendiqué avec exaltation. La fin des Tutsi est envisagée comme le grand soir, qui sous les tropiques a pris le nom tristement plus poétique de l’Aurore : « Notre pays donc, cette clique de Tutsi l’a endeuillé, mais je crois que nous approchons de plus en plus ce que j’appellerais l’aurore… l’aurore, pour les jeunes enfants qui ne le sauraient pas, c’est quand le jour naît. Donc quand le jour va naître… quand le jour approche… quand il va faire jour… nous sommes en train de nous acheminer vers une journée éclairée, vers une journée « où » nous dirons: “il n’y a plus un seul inyenzi (cancrelat, nom donné aux Tutsi pour les déshumaniser) dans le pays »… le nom inyenzi pourrait donc être oublié, s’éteindre définitivement… cela ne sera donc possible que si nous continuons notre élan de les exterminer »

Ainsi, en trois mois, ce sont près d’un million de Tutsi et Hutu modérés qui trouvèrent la mort dans des souffrances atroces, sous les yeux passifs de la communauté internationale.

par Marcel Kabanda, Président d'Ibuka France

Mise à jour le Samedi, 18 Juin 2016 14:19