AccueilActualitéLa 23ème commémoration du génocide des Tutsi à Paris

La 23ème commémoration du génocide des Tutsi à Paris

 7-Plaque3La 23ème commémoration du génocide des Tutsi à Paris le 7 avril 2017 s'est déroulée en trois temps: au jardin de la mémoire avec un témoignage d'Emmanuel Rugema, une lecture d’un testament d’un père déporté d'Auschwitz par Mme Malka Braun suivis par des prises de paroles officielles:  du Président d'Ibuka France, du Son Excellence, Monsieur l'Ambassadeur du Rwanda en France et un discours de Madame Anne Hidalgo, Maire de Paris et enfin des dépôts de gerbes des fleurs devant la plaque inaugurée le 7 avril 2016 (photo ci-contre).

Parmi les prises des paroles au début de cette cérémonie au Jardin de la mémoire, nous pouvons citer le discours du Président d'Ibuka France qui s'est exprimé en ces termes:

Exc. Mr l’Ambassadeur, Mme la Maire de Paris, Mr le Maire du 13ème, Mes dames et Messieurs les élus, Chers amis,

Ceux qui étaient ici l’année dernière le savent. Cet espace nous a été accordé pour que les rescapés aient un lieu où ils peuvent à tout moment se donner RdV et se rencontrer, pour rendre hommage à ceux que le génocide commis contre les Tutsi en 1994 leur a enlevé et partager leur histoire avec les parisiennes et les parisiens. Officiellement, on l’appelle le Jardin de la Mémoire. Personnellement, je l’appelle le lieu de la solidarité, l’espace de la fraternité ou de l’universalité. Désormais, les rescapés ont un espace où ils se rencontrent autant de fois qu’ils le souhaitent, pour rire et/ou pour pleurer, un peu comme une maison qui abrite leurs secrets et leur joie.

On est loin de l’époque où, faute d’un lieu approprié, nous nous retrouvions qu’une seule fois dans l’année, le 7 avril. Il fallait des mois avant de pouvoir l’annoncer le Rdv, car on ne pouvait jamais savoir à l’avance à quelle adresse aura lieu la rencontre. Pour beaucoup d’entre nous, cet épisode a rappelé chaque année de mauvais souvenirs. Ils ont cru revivre le printemps de l’année 94 au Rwanda. Le 7 avril 1994, tous les Tutsi se sont trouvés condamnés à vivre dans l’errance, obligés tous les jours à fuir. Collectivement accusés de nuisance, de haïr leurs voisins et de projeter de les tuer, ils ont été pourchassés, écrasés comme des insectes, des cafards, pilés au mortier, coupés à machette, ligotés et jetés dans les fleuves, brûlés vifs, violés, rejetés hors de la communauté humaine, tous, sans distinction, des enfants comme des adultes, des femmes comme des hommes, des riches comme des pauvres. Mais on a tenu. On a tenu à cause du souvenir, à cause de la mémoire. Rien de telle que la corde pour soutenir le pendu.

Nous avons tenu parce que nous ne pouvions pas lâcher, quelles que soient les circonstances. On a tenu aussi parce que très vite, nous avons été repérés et repêchés du risque de noyade par une part de la société civile. Citons entre autres l’UEJF (Union des Etudiants Juifs de France). Pendant longtemps ils ont galéré avec nous ne nous quittant pas d’une semelle. Ils étaient avec nous sur la place du Trocadéro, sur la Place du Chatelet, au Mur de la Paix, etc… Citons aussi le Mémorial de la Shah. Il nous a sortis de l’eau et nous a invités à nous installer à l’intérieur de ses murs, à partager son expérience et son expertise. Les rencontres avec les anciens déportés de la Shoah ont joué un rôle considérable dans notre manière d’approcher et d’apprécier le témoignage. Aujourd’hui, le génocide des Tutsi fait partie intégrante des manifestations annuelles du Mémorial de la Shoah.

Je l’ai déjà fait, mais je ne résisterai pas à le refaire. Je voudrais encore une fois dire merci à Mme la Maire de Paris, d’avoir compris que nous avions un problème et un besoin, d’y avoir répondu spontanément, gratuitement, simplement, en humanité. Le génocide est une chose très grave. On dit de lui que c’est le plus grand parmi les crimes contre l’humanité. Ceci n’a rien à voir, bien évidemment avec la quantité de souffrance. Le génocide est singulier par sa nature. La gravité du génocide ne découle pas du nombre des morts, ni de la monstruosité des atrocités. Elle tient à l’idée qui préside à sa perpétration : celle d’exterminer un groupe d’avance désigné, enfermer ses membres dans une boîte et inscrire dessus et sur toutes les faces, « Born to be killed ». De cela, il faut le croire, personne ne revient. A vrai dire, il ne peut y avoir de rescapé. Celle ou celui qui a été enfermé dans la boîte n’en sort pas quand il veut. Elle ou il attend que quelqu’un d’autre vienne effacer, avec les moyens appropriés, lettre après lettre, « Né pour être mis à mort ». Par conséquent, à cause même de la manière dont le génocide se déroule, il met à distance, détruit le lien et pose le problème de la pertinence de la confiance, la commémoration est un service délicat, difficile. Elle demande d’être bordée par la certitude de l’empathie, de la bienveillance Patrick Klugman s’en souvient sans doute. C’était il y a trois ans, lors de la 20ème commémoration du génocide. Nous étions pour la première fois admis à organiser la commémoration sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Pendant six mois, on s’était préparé. Puis vint in incident. Tout a failli à capoter au moment même de commencer la commémoration. C’est à ce moment que Patrick a déboulé dans ma vie. Je ne le connaissais pas. Mais il m’a parlé comme s’il m’avait toujours connu. Il m’a dit, tenez bon. Il a eu le tort de me donner son numéro de téléphone mais surtout de ne pas le changer après. Car je l’ai utilisé, très souvent. Il n’a pas toujours répondu, mais il a tenu promesse. Il est demeuré notre pilier, je l’en remercie au nom de tous les rescapés. Je remercie aussi sa petite équipe que j’appelle mes « anges gardiens ».

Par le hasard du calendrier, la 23ème commémoration du génocide et la campagne électorale coïncident. De celui qui sera élu au soir du mois mai prochain, nous attendons beaucoup de choses : l’emploi, le pouvoir d’achat et de la sécurité. Mais aussi et surtout, la promotion du vivre ensemble, de la cohésion sociale, de l’attention aux autres et de l’empathie et de la compassion. Nous partageons ces attentes mais nous en avons encore davantage ; rompre avec la réserve et le silence qui a caractérisé les précédents gouvernements à l’égard du génocide des Tutsi. Nous souhaitons une plus grande écoute, un soutien à l’écriture de l’histoire, ce qui passe par la déclassification des fonds Rwanda du Quai d’Orsay et du Ministère de la Défense ainsi que leur ouverture aux chercheurs ; un appui au travail de justice, ce qui passe par l’accroissement des moyens du Pôle Génocide. Face aux menaces grandissantes à la sécurité humaine et à la durabilité de notre planète, notre demande part de l’expérience des rescapés du génocide et va au-delà. Elle découle de la nécessité d’initier les jeunes à mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent et à s’engager. Et on ne peut leur apprendre une chose sans pouvoir parler clairement du reste. Ibuka France est déjà lancée sur cette voie de formation de la jeunesse au vivre ensemble et à la citoyenneté globale. Nous intervenons dans les collèges et les lycées ainsi que dans les milieux associatifs pour partager notre expérience et notre foi dans la communauté humaine. Ainsi, c’est avec joie que nous avons participé à la semaine parisienne de lutte contre le racisme et l’antisémitisme du mois de mars dernier (du 18 au 26). Si nous sommes debout, c’est pour qu’à côté de nous personne ne tombe dans et à cause de notre indifférence.

Je vous remercie de votre présence et de votre attention

WP_20161101_16_46_12_ProLa deuxième phase s'est déroulée au Père Lachaise devant la stèle commémorative érigée en 2014 avec des dépôts de gerbes des fleurs

  • Enfin, à la veillée commémorative, nous pouvons citer un film documentaire très émouvant "Exhumation" de la famille de Clarisse Nyirankundwa, elle-même rescapée du génocide des Tutsi. 

Aussi, cette veillée a été caractérisée par les prises de paroles de soutien et d'amitiés des associations partenaires notamment le Collectif VAN par sa Présidente Séta Papazian* et l'UEJF par son Président Sacha Ghozlan, le témoignage de Dominique dit BigDom, la lecture d'une lettre de Sophie Kabaka à sa tante sauvagement tuée pendant le génocide des Tutsi, cliquez ICI, la lecture de poème d'Etienne par Espérance Patureau et les témoignages spontanés toute la veillée.

*Nous reproduisons le discours de Séta Papazian:

" Chers amis, C'est toujours avec émotion que je me joins à vous, en tant que Présidente du Collectif VAN, pour cette Veillée du Souvenir des victimes du génocide qui a frappé les Tutsi du Rwanda en 1994. Le génocide fait malheureusement partie de mon "ADN" puisque, du côté paternel, je suis la petite-fille de rescapés du génocide arménien perpétré en Turquie en 1915 et que, du côté maternel, ma famille a échappé aux massacres anti-arméniens de 1918 et 1919, menés dans le Caucase par les Tatars, que l'on nomme aujourd'hui Azéris ou Azerbaïdjanais. C'est sans doute cette double injonction à mourir, à laquelle mes aînés ont échappé, qui me rend particulièrement sensible aux horreurs et aux injustices qui frappent mes sœurs et frères humains, qui me rend insupportables les appels à la haine, précurseurs des folies exterminatrices. Chaque 7 avril, je me sens Tutsi jusqu'au fond de mon âme, en solidarité totale avec vous, ami(e)s Tutsi, qui avez été désignés par le Hutu Power et sa Radio des Mille Collines, comme des « cafards » à éliminer.

Chaque 7 avril, le souvenir de la machette qui s'est abattue sans distinction sur les nourrissons, les enfants, les adolescents, les femmes, les hommes, les vieillards, au simple motif qu'ils étaient Tutsi ou supposés tels, me renvoie à l'épée qui a décapité les miens par milliers, par millions, puisqu’ils étaient coupables d'être des « bâtards » d'Arméniens comme ils sont encore nommés aujourd'hui en Turquie. Chaque 7 avril, est commémoré le souvenir des victimes tutsi du génocide de 1994, comme chaque 24 avril les Arméniens portent la mémoire du génocide de 1915, un génocide impuni et toujours nié. Par un hasard grinçant, ces deux dates se sont télescopées il y a 23 ans : c'est le 24 avril 1994, alors que le génocide faisait rage au Rwanda, que l'État français a reçu pour une visite privée deux représentants du gouvernement génocidaire rwandais, Jérôme Bicamumpaka, ministre des Affaires Étrangères, et Jean Basco Barayagwiza, directeur des affaires politiques et membre de la Radio des Mille collines. À la tête d'un gouvernement de cohabitation de droite mis en place sous la présidence socialiste de François Mitterrand, c'est le Premier ministre, Edouard Balladur, accompagné de son ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, qui avait accueilli les organisateurs du génocide. Le 29 novembre 2016, une enquête sur le rôle présumé de la France durant le génocide commis contre les Tutsis au Rwanda en 1994 a été ouverte par Richard Muhumza, le Procureur général rwandais. En attendant que toute la lumière soit faite sur l'implication de la France, nous pouvons au moins nous réjouir de la promulgation le 27 janvier 2017 de la loi Égalité et Citoyenneté dont un article réprime le négationnisme du génocide des Tutsi. Encore une fois, les destins arménien et tutsi se sont croisés puisque le texte avait été porté initialement par le gouvernement français pour permettre de poursuivre les sinistres négationnistes du génocide arménien. Néanmoins, ces faussaires de l'Histoire financés par l’Etat turc pourront continuer à sévir sans vergogne car le Conseil Constitutionnel a invalidé les mentions qui auraient permis de les poursuivre. Nos « Sages », soucieux de ne pas déplaire à Ankara, ont en effet limité le champ d'application de la loi aux génocides jugés par les tribunaux français et internationaux. Ils savaient que ce n'était pas le cas du génocide arménien. Mais ils avaient peut-être oublié que les criminels du génocide des Tutsi avaient, pour leur part, été jugés par le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Ainsi, alors que d'anciens ministres français en poste en 1994 se sont murés dans le silence ou ont adopté depuis plus de deux décennies une rhétorique négationniste ou au moins révisionniste, la France s'est dotée, sans l'avoir réellement envisagé, d'un arsenal juridique permettant de condamner ses plus hauts représentants...

Cette situation ne manque pas de piquant et permet d'apaiser un peu les douleurs. Nous sommes réunis ce soir, en ce 7 avril qui marque le début du génocide des Tutsi, en ce mois d'avril qui est le mois du sang depuis bien longtemps. Les Arméniens du monde entier commémorent chaque 24 avril, l'événement qui symbolise le commencement du génocide perpétré à leur encontre par le gouvernement Jeune-Turc, à savoir la rafle du 24 avril 1915 à Constantinople qui vit l'arrestation de plus de 600 intellectuels, poètes, écrivains, journalistes, notables, ecclésiastiques arméniens, qui furent ensuite déportés et massacrés avec une cruauté inouïe, un sort partagé ensuite par 1.500.000 de leurs compatriotes. À Paris, c'est par une Veillée des Jeunes que débuteront les commémorations le dimanche 23 avril 2017 dès 17:30 sur la Place du Panthéon. Elles se poursuivront le lundi 24 avril à 18h par un rassemblement devant la statue de Komitas, mémorial du génocide, Place du Canada sur la Rive droite du Pont des Invalides, d'où partira ensuite une marche pour la justice. Enfin, cette année, l'émouvante cérémonie de Yom HaShoah se déroulera parallèlement aux commémorations arméniennes, du dimanche 23 avril 2017 à 18h au lundi 24 avril 2017 à 17h30 au Mémorial de la Shoah. Cette journée, initialement conçue pour rendre hommage aux insurgés du ghetto de Varsovie et autres partisans juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, s'est étendue à l’ensemble des victimes de la politique nazie d’extermination des Juifs d'Europe et elle est commémorée selon les années entre le début du mois d’avril et celui du mois de mai.

La concordance des dates en cette année 2017, unira dans une même communion Arméniens et Juifs du monde entier. Tutsi, Juifs, Arméniens, nos destins croisés nous incitent à la solidarité. C'est ce principe que nous défendons au Collectif VAN depuis la création de notre association le 8 mai 2004, jour anniversaire de la victoire sur le Nazisme. Avec vous, ami(e)s tutsi, nous disons "Ibuka". Nous n'oublions pas. Nous n'oublierons pas.

Je vous remercie de votre attention".

Séta Papazian Présidente

Mise à jour le Mardi, 18 Avril 2017 17:18